Corte 96

Y a-t-il une spécificité du racisme Corse

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             Le racisme est une pathologie universelle. Il n’épargne pas la Corse. En raison de la situation socio-politique, les actes racistes commis dans l’Ile ont donné lieu à des présentations qui laissent croire que le phénomène est tout à fait singulier par son ampleur et sa gravité. C’est pourquoi notre groupe de réflexion (« Corte-96 »), composé de personnes diverses par leurs engagements et rassemblées par une communauté de valeurs, s’est donné pour tâche récemment d’essayer de cerner de près la réalité du racisme en Corse. Existe-t-il des formes de racisme spécifiques et plus graves qu’ailleurs ?

 Sur un fond de violence politique

             Nous ne pouvons négliger le fait que les manifestations de racisme en Corse se produisent sur un fond de violence globale qui est devenu caractéristique de la situation insulaire depuis quarante ans.  Nous sommes sensibles à la manière dont cette violence est le prisme à travers lequel une large partie de l’opinion appréhende l’expression du racisme en Corse. Les amplifications médiatiques trouvent là leur véritable origine. Du coup la résonance va pratiquement toujours dans le sens d’une particularité corse qui serait faite de rejet systématique de l’étranger et de recours à des modes de violence, tels les plasticages,  strictement différents de la violence telle qu’elle s’exerce partout où sévit le racisme. Concrètement la question est de savoir pourquoi les batailles de rues ou les incendies de voitures ne sont pas perçus de la même manière qu’ici la destruction de locaux où vivent et travaillent des immigrés.

 Un racisme lié à un passé colonial

             Nous nous sommes attachés à analyser le racisme anti-maghrébin tel qu’il s’est manifesté à une période récente. La Corse se trouve dans cette zone d’influence de la pensée raciste qui recouvre une partie du Sud-Est de la France. Il s’agit d’une zone où coexistent tout à la fois une forte immigration maghrébine et une forte proportion de population autochtone composée d’anciens d’Algérie. Notre passé colonial est l’une de ces réalités diffuses qui entre en ligne de compte dans les réflexes anti-arabes qui vont depuis des lieux de loisirs tacitement interdits à de jeunes maghrébins jusqu’à des menaces d’élimination physique. L’idée de la « race inférieure », si elle s’exprime peu dans les théories, commande encore bien des attitudes.

             Si la Corse a conscience d’être l’une des régions touchées de près par ce passé colonial, ce dernier n’en est pas moins celui de la France. En effet la France abrite un racisme anti-arabe très prégnant, qui s’explique par le refus plus ou moins conscient d’une décolonisation récente en Algérie. La plaie n’est pas encore cicatrisée.

 Une société fragile

             Cet élément d’analyse n’autorise en rien à justifier  des exagérations délibérées qui pointent du doigt la Corse comme battant tous les records d’actes racistes, jusqu’à lui attribuer pour une année la moitié des actes racistes commis sur le territoire français. Une telle présentation est insensée. Par contre ce que nous savons, et qui est pour nous corses un motif d’inquiétude, c’est que le racisme est l’un de ces champignons vénéneux qui poussent sur un sol très profondément miné. Dans les réactions violentes d’une catégorie de notre population, il entre cette part de désespérance liée à une crise qui dure depuis quarante ans. Notre société est fragile. L’équilibre démographique est compromis. La précarité gagne. Le chômage (légèrement supérieur à la moyenne nationale) et l’exclusion atteignent des proportions encore jamais connues. A l’heure actuelle, aucun projet économique ne permet d’espérer une véritable sortie de ce « non-développement durable ». Dans ces conditions l’étranger risque d’être un bouc émissaire facile pour une population qui vit dans son île avec une mentalité « d’assiégée».

 Un modèle d’intégration qui ne marche plus

             La Corse a une longue histoire de rapport avec l’étranger. Pour celui qui débarque en Corse, de deux choses l’une : ou bien il respecte le pays qui l’accueille, en accepte les règles, et alors il est intégré ; ou bien se comporte comme en terrain conquis, et à partir de là il devient une menace. Les italiens, et les sardes surtout, ont connu une période de rejet au sortir de la période mussolinienne. Les affinités culturelles ont fini par avoir raison de bien des attitudes méprisantes au ras du quotidien. Dans le contexte actuel la population maghrébine, avec ses codes culturels, avec sa religion dont la présence visible est détonante pour beaucoup dans ce paysage catholique, révèle les limites évidentes d’un modèle d’intégration dont nous avons toujours rêvé. Ce modèle est bien ce que l’on peut appeler le « modèle jacobin ». Les corses les plus attachés à leur propre identité doivent avouer que, sur ce point, ils n’ont guère pensé l’intégration en d’autres termes que ceux de ce modèle français. Ce modèle ne marche plus. Il n’y a pas de raison, bien au contraire, qu’il marche en Corse.

            Nous constatons qu’en trois générations l’arrimage à la société insulaire ne s’est pas réalisé malgré la volonté de la troisième génération d’y parvenir. Le type d’assimilation, qui est censé faire en quelque temps d’un marocain ou d’un algérien un français ou un corse intégral, se heurte à la résistance des cultures. Nous ne pouvons accepter des identités culturelles posées côte à côte dans une parfaite altérité. Mais nous ne pourrions viser davantage l’abolition des différences au profit de notre propre culture comme si elle était figée, inaccessible à toute transformation. Dans cette Corse où l’identité est souvent ressentie comme gravement en péril, il nous faut être conscient qu’en profondeur le racisme se nourrit, comme en bien d’autres endroits,  du refus de la rencontre des cultures.

 Un battage ressenti comme une agression

            La difficulté des corses dans leur rapport avec l’étranger ne peut être dissociée de la difficulté de leur rapport avec l’Etat français. Car la rencontre avec la culture des autres suppose que soit envisagée sainement la reconnaissance de cette culture corse tantôt niée par les pouvoirs publics, tantôt méconnue par les corses eux-mêmes, tantôt exaltée comme si elle pouvait être la suprême justification de tous les comportements, y compris les plus inacceptables.

             Dans l’immédiat c’est de la part de l’opinion que les corses se sentent accusés comme s’il était inhérent à la communauté corse et à sa culture d’être systématiquement et violemment xénophobe. Nous ne voudrions pas céder à la manie de la persécution. Nous sommes conscients du danger que représente, dans des situations comme la nôtre, la tendance à la « victimisation ». Pourtant le battage médiatique autour de certains actes racistes en Corse est bien une réalité. Il comporte une focalisation et une telle exagération des chiffres eux-mêmes que l’on est fondé à y voir une agression. Serait-ce un abus de langage que de parler de « racisme anti-corse » ? Le phénomène est inquiétant. Il est à sa manière une expression de la logique perverse du racisme auquel finalement rien n’échappe.

             Si nous osons dire clairement notre refus de cette stigmatisation de la Corse, c’est parce que nous y voyons à l’œuvre une dangereuse équation : Corse = nationalisme = racisme. En définitive le racisme en Corse n’est pas plus répandu ni de soi plus grave qu’ailleurs. Nous nous sommes expliqués sur ce qui se présente comme spécificité. Reste que l’angle d’attaque choisi par les médias dans toutes sortes de reportages relève d’un certain nombre d’idées toutes faites sur la Corse. Il nous faut convenir que, les manipulations statistiques aidant, la spécificité du racisme corse est pour une large part une fabrication médiatique.

             Nous nous sentons obligés de le dire, alors même que combattre ici le racisme est pour nous une exigence de la dignité de la Corse. C’est  une vision tout autre de la Corse, en sa faiblesse et ses possibilités, qui devrait aider à l’implication effective de toutes les forces vices de l’île dans la prise de conscience du mal qu’est le racisme.

                                                                                                                       Gaston Piétri